Synopsis : Dans un monde déshumanisé, Philippe et Marie, deux orphelins, grandissent ensemble.20 ans plus tard, ils sont mariés. Philippe est un cadre froid et implacable. Marie assiste impuissante à ce qu’ils sont devenus l’un pour l’autre : des étrangers. Leur destin bascule lorsque Marie décide de braver le système pour préserver ce qu’il reste de leur amour. Jusqu’où iront-ils pour continuer d’exister à deux, seuls contre tous ? Ce qu’il y a de bien avec le cinéma français est qu’il est aussi décevant (souvent) que surprenant (parfois). Dans le cas présent autant le dire avec ce « Carré blanc », il entre dans la case du surprenant. Attention tout de fois et je préfère le dire dès le début je ne pense pas que cela sera un film qui plaira à tout le monde. Film d’anticipation aussi poétique et oppressant que déroutants, il y a un risque que certains se retrouvent à la porte. C’est dommage, mais c’est le jeu. Mais pour ceux qui resteront, l’aventure s’avère intéressante, une fois que l’on passe le cap du désarçonnement en tant que spectateur classique. J’entends par là que le réalisateur ne fait rien pour nous ménager émotionnellement et c’est très bien. Carré Blanc est un ovni dans le bon sens, mais un de ceux qui vont au-delà de son simple statue d’expérimentation artistique sortant du cadre de la production classique.
Analyse sans trop d’espoirs de la violence larvée qui sommeille en chacun de nous, ce film ne met pas forcément de gants pour la montrer. Mais quand il le fait, le réalisateur joue sur la façon dont elle s’applique psychologiquement. La société dans laquelle évoluent les personnages distille un poison rongeant inexorablement l’esprit de ces habitants. Ce dernier s’insinue dans l’esprit pour ne plus le lâcher, modifiant les hommes et leurs comportements et faisant remonter à la surface ce qu’ils sont vraiment. Des loups. Nous sommes dans une société prônant l’apparence. Un formatage de la normalité, comme ce gardien d’immeuble au sourire crispant masquant des fissures effrayantes une fois chez lui. Le film peut se lire à différents niveaux, mais l’efficacité finale réside dans la façon dont le réalisateur imbrique SF d’anticipation et réalisme clinique. Cela finit par donner naissance à un malaise assez certain chez le spectateur et l’on se retrouve comme les deux acteurs du film à se poser des questions sur les coulisses de notre univers. Le réalisme glacial fait écho aux nôtres et sur certains points l’on se dit que la frontière nous séparant de ce genre d’univers est bien faible.
L’autre parti pris intéressant réside dans la façon de mettre en avant les acteurs. Avare de paroles pendant très longtemps, le film laisse à chacun la façon d’analyser les sentiments s’exprimant chez ces personnages. Ils sont habitués à faire semblant, à nous de voir ce qui se glisse entre les failles. Du début à la fin, les masques s’effritent obligeant ces personnages à redevenir eux-mêmes. Mais d’un certain côté et c’est là où le film est intéressant c’est dans la relation qui unit Sami Bouajila et Julie Gayet. Les deux personnages représentent une sorte de dernier espoir de l’amour dans une société où il n’a plus sa place. Prête à tout pour réveiller le personnage de Sami Bouajila de l’intérieur, Julie Gayet ne recule devant rien. Chose qui est d’autant plus déstabilisante vu la façon dont elle fait passer ses émotions. Minimaliste et dépressive, on sent pourtant l’immense détresse qui plane en elle et la raison qui la pousse à agir ainsi. D’ailleurs, l’histoire des deux personnages se fait écho au début et à la fin du film marquant une renaissance. Nous ne sommes pas dans une vraie love story, mais c’est l’amour qui unit ces deux êtres qui représentent le seul rayon de soleil de ce film.
Au final, Carré Blanc est un film en terme de création assez risqué. Le réalisateur assumant jusqu’au bout ses idées et sa façon de mettre en place l’histoire. Loin des codes classiques, il réussit à créer un univers et une réflexion sur le notre et ses dérives tout en y injectant en toile de fond motrice, les prémices d’une vraie romance entre deux êtres perdus pour cette société. Carré Blanc se paye donc le luxe d’une réalisation au couteau et d’un scénario aussi déroutant que fascinant. Pas forcément à mettre entre toutes les mains, mais très belle découverte.




