Sans dialogue, “Baraka” est une réflexion sur l’histoire du monde à partir du seul langage universel existant : image, son et musique. Utilisant le format 70 mm, le réalisateur et son équipe ont parcouru le monde pendant quatorze mois, n’hésitant pas à aller dans les sites les plus reculés et les plus rares de la Terre.
Parler de Baraka est un casse-tête, car dans la logique des choses, il n’existera que rarement des critiques identiques. Le début de la route sera forcément dans le même sens, mais c’est dans le côté sinueux qui par la suite va se mettre en place que toute la différence va se faire. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que dans le cas précis de ce film, on n’est en face d’une véritable expérience sensorielle, mentale et visuelle plus que d’un film documentaire dans les règles de l’art. Pas de scénarios droit comme une ligne blanche, juste une porte ouverte sur notre perception et façon de voir le monde, du moins celle que l’on pensait être la notre avant que le réalisateur décide de tout simplement la faire voler en éclats pour nous rouvrir les yeux sur toutes ces choses qui jusque-là étaient sous notre nez et que l’on ne voyait pas. Baraka s’adapte à la vision de chacun, se façonne avec les contours de l’esprit du spectateur qui accepte de le laisser envahir le sien. Ce n’est pas toujours simple, il y a un temps d’adaptation certain, mais une fois que le pont séparant le classicisme cinématographique de la nouveauté inattendue, découvrir, accepter et digérer Baraka vous le fait apparaître pour ce qu’il est : une des expériences filmiques les plus intenses pour les sens qui soit.
Pari complètement fou de Ron Fricke que de partir à l’aventure autour du monde pour filmer « le monde et ses habitants » sous toutes les coutures. Parfois classique, souvent inattendue et toujours en mettant en valeur les liens entre la nature, l’homme et l’esprit, perception du monde qu’il développe à son contact. La connexion entre les deux est vitale et en se plaçant aussi bien parfois à hauteur d’homme que de divins, Fricke alterne les points de vue avec brio pour mieux perdre et défaire les habitudes du spectateur. On est très vite perdue face à l’immensité du spectacle et de tout ce que les images véhiculent de façon sous-jacente. La première réaction pourrait être le rejet. Choix logique devant le trop-plein d’informations et la richesse de celle-ci, mais capituler aussi vite serait dommage, triste, voir même tout simplement un beau gâchis. D’un pays à l’autre, Fricke rentre dans l’histoire de ce dernier, ses coutumes, sa religion, ses zones d’ombres, son écosystème. Tout s’entrechoque dans un grand tout qui au final n’accouche pas d’une souris, loin de là même. On peut même dire que c’est tout le contraire qui se passe. Le cinéma au-delà de la distraction qui est d’une certaine façon sa nature première est aussi là pour nous offrir une autre vision du monde, un travail d’auteurs qui ne s’arrête pas à la commande de réécritures autour d’un scénario dormant dans les tiroirs. Baraka n’est en aucun cas dans cette catégorie. Bien au contraire, il tente quelque chose d’assez rare de nos jours dans le paysage cinématographique actuel : le pari de ne pas prendre le spectateur par la main et le laisser libre de sa propre interprétation.
Le film est tout sauf linéaire en fonction des codes narratifs que l’on peut attendre, sautant d’un point de vue à l’autre et insaisissable à plus d’une reprise, se faire surprendre par Fricke et sa caméra ainsi que son point de vue aussi divin qu’aérien, devient un plaisir. Celui de ne jamais vraiment savoir à quoi s’attendre et voir ou juste ressentir le plaisir parfois trop lointain dans une salle obscure de sentir son cerveau partir en fusion sous l’abondance de belles images. Défi technique et kaléidoscopes improbables de certaines des plus belles images que vous verrez sur grand écran, le film Baraka ne se vit pas en DVD ou Blu-ray, mais bien sûr grand écran. Ron fricke a depuis remis le couvert avec Samsara qui sortira l’année prochaine. À la fois, beau, intelligent et doté d’une imagerie avec un pouvoir émotionnel impressionnant, Baraka dépasse de loin, le cadre du simple documentaire. Œuvre a la croisée des genres et utilisant l’image d’une façon totalement inattendue, difficile de ne pas tomber sous le charme. Une expérience hallucinante, comme on n’en voit une seule fois dans sa vie. Je n’emploierai pas le mot chef-d’œuvre, car de nos jours, il est dévoyé, mais on est au-delà du cinéma dit traditionnel, on est ailleurs et c’est justement cela qui fait la force de ce film. Tout simplement incroyable !
Tags: 70mm, baraka, Critique, Critique du film, documentaire, masterpiece, ron fricke
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