Provocation ? Sincérité ? Réelle perversion ou volonté de choquer le bourgeois ? D’où vient cette impression constante que Sade lui-même ne se prend pas tout à fait au sérieux ? Comme si sa folie, son délire érotique, (comme l’antisémitisme de Céline, comme la misanthropie de Léautaud, comme les fureurs d’Antonin Artaud) était un exutoire à ses angoisses, à sa solitude, à sa lucidité. J’entends en permanence, mais peut-être est-ce parce je ne suis pas un « Sadien » convaincu, un recul, un humour, une distance entre l’homme Sade et ses écrits. Et j’aime cette distance, j’aime ce recul et cet humour. Ce qui reste, ce qui frappe, c’est la solitude de cet homme. Ses angoisses et ses peurs. Son désespoir et son incroyable intelligence. C’est tout cela que j’ai retrouvé dans l’adaptation de Pierre-Alain Leleu. Et c’est cela que je voudrais montrer : Non pas une glorification du sadisme, mais la solitude d’un être. Son anarchisme désenchanté, sa liberté et son intelligence. Ses angoisses, et ses peurs. Au risque de provoquer un peu, je dirai que c’est le petit garçon Sade, qui passe son temps à casser ses propres jouets, qui m’intéresse. C’est lui qui m’apparaît au travers de ses délires. Le choc d’un homme qui ne comprend pas le monde, avec un monde qui le rejette et le juge.
Pour un profane le nom de Sade résonne comme une porte ouverte sur la perversion humaine. Du moins dans mon cas et ne connaissant pas son œuvre dans le détail j’avais de l’homme une connaissance de surface. Le genre de celle qui ne prépare pas forcément à une rencontre aussi frontale avec les contours d’un homme qui même avec le temps qui passe continue aussi bien de fasciner que révulser. Le spectacle de la troupe Nicolas Briancon prend un malin plaisir à démontrer au-delà de l’intelligence sournoise du personnage et de son sens du verbe de la véritable fissure qui en son sein le rongea toute sa vie. Révoltant de par sa vision rétrograde de la femme, pathétique de par son charme qu’il érigea en outil de séduction et qui n’était qu’un reflet de son insécurité, Sade n’est pas simple à définir. Le genre d’homme que l’on se doit de mettre en cage pour mieux avoir le temps de le comprendre et même au-delà de cette prison, la bête montre que les crocs sont toujours à l’affut de chair à dévorer ou fesser, cela dépend de l’envie. Bourreau sexuel versatile et pervers, Sade trouve dans la carrure imposante de Pierre-Alain LELEU un auteur de choix pour contenir toute la perversion le caractérisant. Jouant avec les gouts et dégouts du public, l’acteur et le metteur en scène naviguent en toute délicatesse du bon goût vers les rivages de la salacité avec une aisance qui laisse pantois. On découvre alors une fois que l’on met nos a priori de côté toute la presque fragilité du personnage. Car au final c’est presque le cœur de la pièce…une entreprise de démystification d’un mythe qui se pensait supérieur aux humains qu’il côtoyait alors qu’en fait, il en était tellement proche.
Perdu entre son monde et le nôtre, ses fantasmes se matérialisent en la personne de « esclave » et c’est ici qu’une des surprises de la pièce apparaît. Danny Verrissimo loin du passé que l’on a pu lui connaître à ses débuts, épouse les contours sulfureux de son personnage pour lui donner une véritable aura. Contrepoint psychologique et miroir des névroses de Sade, elle lui renvoie ses questionnements et certitudes au travers de savoureux échanges qui font tout le sel de la pièce et font vaciller la dorure si flamboyante du personnage. Là où l’on aurait pu craindre que Danny Verrissimo soit mise à contribution comme simple outil aux formes généreuses, elle retourne ces dernières contre les certitudes de Sade, de femme-objet, elle réduit son créateur à un simple esclave de ses pulsions. Le jeu de force entre le dominant et le dominé s’inverse laissant éclater la montée en force de la femme, face à l’obscurantisme de pensée d’un homme comme Sade. Constat sans appel et coup de grâce envers son être flamboyant, conscience et ange de la mort, la jeune Danny Verrissimo démontre un charme vénéneux tout comme un potentiel d’actrice tout court qui éclate de plus en plus au grand jour.
copyright photo Fabien Dumas
Déroutant, cynique, répugnant et fascinant, le personnage de Sade ne laisse pas sans réactions tout comme cette pièce au texte ciselé et qui la plus part du temps frappe droit au but. On en ressort fasciné par la rencontre d’acteurs et d’actrices livrant une performance tonique et d’un texte qui donne ses lettres de noblesse à l’art du mot. Pas simple à digérer sur tous les aspects, mais incroyable dans ses forces et faiblesses une fois que l’on fait l’effort d’aller au-delà, ce spectacle explore les rivages de la déchéance d’un grand esprit malade qui nous renvoie parfois à certaines de nos turpitudes ou questionnement. Délicieusement pervers…
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